Père

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Mon père est mort en ce mois de janvier 2014

Janvier Kombé-Akandji s’en est allé

J’étais loin, moi, son fils aîné. En Europe. Sa fille et son second fils étaient plus près, à Bangui, à 500 kilomètres de là. Son grand-frère aussi, Monseigneur Ngoui-Akandji, de qui il a été inséparable pendant plus de 50 ans. De même que ses petits-enfants, sa famille. Géographiquement proche ou loin, le déchainement de la violence sauvage dans ce pays que nous croyions béni des Dieux, la Centrafrique, nous a dramatiquement tenu tous éloignés de sa maladie, de ses derniers instants, de sa mort. Empêché de l’accompagner à sa dernière demeure. Les voisins du village, le prêtre de la paroisse de Kongbo, les rares parents immédiatement proches s’en sont chargés néanmoins. Ils ont tous notre reconnaissance éternelle. Le temps viendra où nous lui rendrons l’hommage que nous lui devons et où nous laisserons libre cours à la douleur de nos coeurs.

Père, Père

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Tu n’es pas parti. Les souvenirs sont là, bien vivants. Les élans retenus aussi. Je peux te le dire maintenant : tu as été ma fierté d’enfant, et cette fierté ne m’a jamais quitté. Il m’arrive parfois de dire – pudiquement comme tu le sais – que tu as été et reste mon exemple, mon univers des valeurs fondamentales, toi le petit cultivateur d’un village de Centrafrique, toi qui n’a presque jamais connu les bancs de l’école.

Je me souviens par exemple de cette fois où, rompant le silence qui t’allait si bien, tu as évoqué l’instituteur du village,ses rapports avec les autorités, les difficultés qu’il avait à vivre d’un salaire qui ne lui était pas versé depuis plusieurs mois, l’impossibilité pour lui, eu égard à son activité principale, de se mettre au travail des champs pour nourrir sa famille, de la décision que vous aviez prise entre villageois de venir à son secours. Ce n’était d’ailleurs pas du secours, mais du partage. Mieux encore, de la reconnaissance exprimée à l’égard de celui qui passait son temps à l’éducation de vos enfants, si chère à vos yeux. Tu avais aussi parlé de la vente de ton café, de ton coton. Et je me souviens que tu avais conclu : « c’est ça l’Etat aujourd’hui ». J’avais 19 ou 20 ans. J’étais à l’Université, à la Faculté de Droit de Bangui. Je me souviens que j’avais été saisi : tout au long des ces années d’études, de la lecture de ces nombreux ouvrages, dont ceux de droit administratif et constitutionnel, je n’avais rencontré définition et description plus précises de l’Etat. J’ai eu si souvent ce sentiment en t’écoutant…

Je me souviens aussi de ces jours où je t’accompagnais au marché au coton pour vendre ta récolte : c’était fête pour nous les enfants mais nous n’observions pas moins : la pesée, le passage à la table du payeur, suivie immédiatement du passage au « bureau » de l’agent fiscal qui prélevait la part pour l’impôt. Il ne devait plus rester grand chose. Mais je savais que tu en garderais l’essentiel pour payer les frais de ma pension dans un établissement religieux à 300 kilomètres de là et ceux, moindres, de mon frère et de ma soeur. J’en ai souvent eu le coeur serré pour eux. j’ai eu l’insigne chance qu’ils ne m’en ont jamais voulu…

Souvenir aussi de ce père, toi, qui était pour moi le meilleur cuisinier de la terre, et le seul mâle du village à s’adonner à cette tâche réservée alors aux femmes. De même faisais-tu avec toutes les tâches ménagères : puiser l’eau, laver les vêtements, balayer la maison et la cour de la concession, et bien d’autres encore avant et après le travail des champs. Il a du y avoir des quolibets. Je n’en ai jamais entendu. Mais s’ils ont existé, ton opiniâtreté à mener la vie comme tu croyais devoir le faire les ont fait taire…

Souvenir aussi de ce matin de brume où est passé l’exciseuse. J’étais tout petit alors. Je vis un regroupement de jeunes filles sans rien comprendre. J’entendis des cris sans vraiment réaliser. J’ai appris plus tard que tu t’étais opposé avec la dernière fermeté à ce que ta fille, ma soeur, fasse partie du lot. Je ne t’ai jamais dit combien j’ai été fier de cette décision comme des autres…

Papa

Souvenir encore du « broussard » que tu as été toute ta vie, incapable de vivre ailleurs que dans ton village, sur ta terre, près de ton champ de café que tu visitais tous les matins quand tu pouvais encore marcher, dans ta case que tu ne voulais surtout pas changer pour une maison en « dur ». Je me souviens de toi me demandant une semaine après ton arrivée en France quand tu pourrais rentrer, et posant plus tard et inlassablement la même question à ta fille, ma soeur, à Bangui où tu te mourrais sans tes racines, jusqu’à ce que nous décidions de te ramener à ton village.

Je suis heureux que ta dernière demeure soit dans cette terre, pour que tu continues à faire un avec elle…

Père. Père…

Tu es mort sans partir. Je sais, nous savons que tu es encore là, et pas seulement dans nos souvenirs.

Et d’ailleurs nous viendrons te rendre visite bientôt. Ce sera l’occasion pour moi de t’apporter à boire et à manger sur ta tombe, comme naguère, tout petit, je prenais plaisir à apporter les bons plats de grand-mère, accompagnés d’un peu de vin de palme, à son éternel mari, ton père, mon grand père.

A bientôt donc…

Ton fils

La voix de mon père

2 commentaires

  1. JF, je découvre ton blog et suis ému de ce témoignage combien poignant et sincère qui dépeint ton père, notre père de ce qu’il était et ce qu’il t’a inculqué. Toutes mes condoléances et je suis fier de ton témoignage qui vient du fond du coeur. Courage mon frère.

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