Finance « islamique » : l’épithète indésirable ?

Finance_Islamique1LE PHÉNOMÈNE « LA FINANCE ISLAMIQUE »

Exposé de situation, par F Guéranger, Finance islamique, une illustration de la finance éthique, Éditions Dunod, Paris, 2009, pages 2 à 4 (téléchargeable ci-dessous).

« La finance islamique connaît un développement remarquable depuis plus de 30 ans, les chocs pétroliers ayant été des accélérateurs efficaces en raison de la nécessité, pour les pays pétroliers, de placer les excédents qui en ont résulté. Elle est née, symboliquement, en 1975 avec l’avènement de la première banque islamique commerciale à Dubaï.

En l’occurrence, la Banque islamique de développement, inspirée par l’Organisation de la conférence islamique, promeut cette industrie très implantée dans les pays du golfe Persique du fait que les monarchies pétrolières, au moment du premier choc pétrolier, ont reçu d’importan- tes liquidités qu’elles ont recyclées dans les marchés financiers islami- ques, scénario qui s’est reproduit en 2008. Si l’offre est importante, la demande peut croître dans les mêmes pays aux fins d’améliorer les équipements et les infrastructures.

La finance islamique se veut désormais une concurrente de la finance que l’on appellera, dans les pages qui suivent, «finance conventionnelle ». Ainsi, on estime que le taux de croissance annuel de l’activité bancaire islamique se situe entre 10 % et 30 % en fonction des classes d’actifs, dont la plus dynamique est celle des sukuk, les obliga- tions islamiques. Elle est donc devenue un ensemble de classes d’actifs à part entière.

En dehors des 200 milliards de dollars investis par des fonds islamiques (fonds communs de créances, fonds de placement et fonds de mutuelles), le total des actifs gérés par les banques et les compagnies d’assurance se serait élevé à 500 milliards de dollars fin 2007, dont envi- ron 350 milliards pour le Proche-Orient et l’Iran, l’épargne disponible dans les pays du golfe Persique et d’Asie du Sud-Est atteignant environ 5 000 milliards de dollars aujourd’hui1.

On compte plus de trois cents institutions financières islamiques de par le monde. Selon l’agence Moody’s, le marché global de la finance islamique représente aujourd’hui de 750 à 1 000 milliards de dollars. Il pourrait atteindre 2 800 milliards d’ici 20152.

À part le golfe Persique, la Malaisie est l’autre grande région de la finance islamique, les deux tiers des obligations conformes à la charia y sont émis (66 milliards de dollars sur un total de 100 milliards de dollars)3. La croissance est très rapide dans les autres pays de la zone

(Philippine, Pakistan, Brunei, Thaïlande et Inde). À côté de Hong- Kong, Singapour est devenu le marché de finance islamique le plus dynamique d’Asie1.

La finance islamique est encore faible en Afrique, marché potentiel important (235 milliards de dollars de dépôts potentiels, selon l’agence de notation Moody’s) car il compte 412 millions de musulmans et bénéficie de la hausse des prix des matières premières.

Si elle se rencontre essentiellement au Proche-Orient et en Malaisie, la finance islamique s’exporte désormais aux États-Unis et en Europe, où la première banque islamique, l’Islamic Bank of Britain, a été ouverte en 2004, notamment à Londres mais aussi en Allemagne. De fait, la Grande-Bretagne a adopté des règles juridiques et fiscales de nature à renforcer l’attractivité de la place financière de Londres grâce à une offre de services adéquate. C’est ainsi que le marché de la finance islamique connaît une forte croissance en Grande-Bretagne et propose une gamme de produits de plus en plus large ».

Pour aller plus loin  (à télécharger) :

« ISLAMIQUE » : ÉPITHÈTE NÉCESSAIRE ?

La désignation de cette finance comme « islamique » est pleinement fondée s’il s’agit de rendre compte de l’origine du modèle proposé : les textes saints de l’Islam, dont sont tirés les principes majeurs de structuration du marché et des transactions financiers dans ledit modèle (prohibition du ribâ (usure); prohibition du gharar (aléa majeur ou évitable) et maysir (jeu de hasard ou pari de mise); al-ghounm bi al-ghourm (partage des pertes et profits); interdiction du financement d’activités illicites; l’obligation d’adosser les transactions financières à un actif tangible).

Mais l’épithète « islamique » accolé à la « finance » paraît plus problématique si on se réfère au double postulat sur lequel il est fondé, et que l’on peut résumer ainsi : 1) tout système de valeurs, religieux ou non, a vocation à générer un modèle économique et financier (politique aussi); 2) le modèle ainsi originellement déterminé et situé a vocation à l’universalité.

Essayons en effet d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, que plusieurs prétentions de ce type soient formulées en même temps. Quel en serait le résultat ?

Le moins que l’on peut dire est que ce résultat ne serait pas de l’ordre du désirable, ni même de celui du souhaitable.

De sorte qu’il est bien possible que, potentiellement, le plus grand tort que ses inspirateurs pourraient avoir causé au mouvement de redéfinition des rapports financiers sur la base de l’Islam, serait précisément de qualifier ce modèle de référence d' »islamique », sachant que les valeurs, éminemment vertueuses et mieux adaptées au développement des sociétés, qui en sont au fondement sont partagées par bien d’autres systèmes de valeur que l’Islam.

Personnellement, j’eus préféré que l’on parlât plutôt de « Finance Équitable » ou de « Finance Éthique ».

JFAK

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