« Jamais Kolonga » : Histoire d’un mythe dansant

« Jamais Kolonga » est un titre du groupe African Jazz du Grand Kallé, symbolique des années d’indépendance et, depuis, un classique de la rumba congolaise et de la musique africaine, repris par toutes les grandes figures musicales de la RDC, et qui a, vous vous en doutez, fait onduler les bassins de plusieurs générations.

Pas étonnant. Ecoutez donc…

Hé bien, voici l’histoire de la naissance du mythe, par celui-là même que l’on appela ensuite « Jamais Kolonga » toute sa vie, et rapporté dans un ouvrage dont on ne saurait trop recommander la lecture à ceux qui veulent connaître l’histoire du Congo ou qui voudraient connaître une manière vivante d’écrire l’histoire : D. Van Reybrouck, Congo, une histoire, Actes Sud, 2012, p. 243 et suivants  :

« C’était en 1954. J’avais 18 ans à l’époque et je venais d’être engagé à l’Otraco (Office des transports du Congo). Mon père y travaillait aussi. J’ai commencé au chantier naval, ici à Kinshasa, mais tant que je n’avais pas 21 ans, mon salaire était versé sur le compte de mon père. Ce n’était pas l’idéal. Je ne pouvais même pas m’acheter de l’alcool. J’ai donc demandé une mutation à l’intérieur des terres. On m’a envoyé à Port-Franqui, l’actuel Ilebo. C’est au bord du Kasaï. C’est là qu’on descend du bateau pour prendre le train quand on fait le voyage de Kinshasa à Lumumbashi. À l’époque, j’ai même dû héberger les enfants de Simon Kimbangu, qui étaient en route pour aller voir leur père en prison ! Bon, je travaillais comme employé de bureau. Et vu le statut de mon père, j’étais le seul Noir à entrer dans les magasins des Blancs. Je buvais du vin et du whisky. Oui, déjà à l’époque…

Un jour, Kabasele était de passage avec son orchestre. Mais son train a déraillé et, du coup, ils ont manqué le bateau. Ils sont restés coincés à Port-Francqui pendant quinze jours ! Je savais que la fille de mon chef, un Flamand, allait se marier et je me suis arrangé pour que Kabasele joue pendant le mariage. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le jour de la fête est arrivé. Ce soir là, je portais un costume bleu marine et une cravate rouge. Il n’y avait que trois « évolués » [terme désignant à l’époque des Noirs ayant une éducation et un mode de vie occidental, tolérés pour cette raison dans le milieu des Blancs]. J’ai dû me débrouiller pour obtenir des autorisations spéciales pour les musiciens, sinon ils n’auraient pas pu entrer dans le quartier blanc le soir.

Debout près du bar, je regardais une dame portugaise. Elle dansait bien. Il faut vous rendre compte qu’en 1954 un Noir n’avait pas le droit de toucher une Blanche. Il n’avait même pas le droit de parler avec elle ! Les seules Blanches qu’on voyait étaient les religieuses catholiques. Seuls les boys [domestiques mâles] entraient en contact avec des femmes européennes mariées. Mais, bon, j’avais vu qu’elle dansait bien et j’ai demandé à son mari s’il voulait bien m’accorder sa permission, à moi aussi. Comme ça ! Je l’ai fait sur un coup de tête, dans un accès de folie. Mais son mari a acquiescé. Alors je me suis approché d’elle et je l’ai invitée à danser. Puis j’ai dansé avec elle, pendant tout le morceau. À la fin, les Blancs ont applaudi, même le Gouverneur de la province ! Plus tard, Kabasele en a fait une chanson : Jamais Kolonga ».

Nota bene : Une chanson qui fait dire à la dame : « Oyé oyé oyé, serre-moi fort, Jamais Kolonga, serre-moi fort. Si tu me lâches, je vais tomber »…

Allez, une autre, une dernière du même Kabasele… C’est entendu : sans histoire cette fois-ci…

JFAK

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