Centrafrique. La prochaine Conférence de Brazzaville : miroir aux duplicités

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Centrafrique-FemmesDePaixPlusieurs mois que je n’ai pas pris le clavier pour exprimer mes « humeurs et rumeurs » sur la Centrafrique. C’est que les évènements se bousculaient, des faits multiples chaque jour, avec leur cortège d’horreurs. Ce n’est plus une descente en enfer ou aux abîmes. L’enfer a été atteint et l’abîme aussi. Et ils ont tous deux été dépassés. Il y a de quoi entraîner dans le découragement, voire dans une détresse infinie. Mais il faut se ressaisir. Ceci sera ma manière de le faire. Echapper à l’emprise des vautours sur nos vies et notre liberté de penser et d’écrire, briser le carcan du silence qu’impose l’absurdité érigée en permanence.

Non, le sort de la Centrafrique et des centrafricains ne s’est pas amélioré. Il continue à s’abimer toujours plus chaque jour, dans l’indifférence extérieure quasi générale : celle des politiques, celle des médias, celle des populations. Déplorez-le si vous voulez. J’y vois pour ma part une indication : que la Centrafrique s’est installée dans l’horreur, dans le délitement, dans l’indicible ; que tout cela est devenu bien commun, dangereusement banal, au point de neutraliser la capacité de révolte d’êtres humains face à l’innommable, face à l’in-humanité. Quelques uns, fort heureusement, résistent encore à la tentation de la démission : parlent, écrivent, s’engagent sur le terrain, au prix de leur vie souvent. Inclinons nous devant eux et devant les dépouilles de ceux qui ont péri. Ils portent l’honneur de notre humanité.

Le temps a passé donc. Et trop d’évènements funestes pour être racontés ici. L’évocation sera le mode choisi pour en parler. Et pour évoquer, il faut un événement porteur, un symbole.

Il est tout trouvé : c’est la prochaine conférence de Brazzaville.

Qu’est-ce donc que cette conférence de Brazzaville ? Une réunion des parties centrafricaines convoquée, à partir du 21 juillet, par le Président du Congo Denis Sassou Nguesso, médiateur dans le conflit centrafricain, en vue de trouver une solution à la « crise » centrafricaine et préparer les élections présidentielles prochaines.

Le format est donc celui d’un « dialogue » inter-centrafricain. Or voilà précisément la conférence que je tiens pour un modèle de tromperie et un miroir aux duplicités.

« Mais où est le problème ? » me direz-vous. « Partout », vous répondrais-je, « dans tous les messages que délivre le fait de cette conférence ».

Exprimons-les simplement, ces messages et retenons-en trois.

Messages – funestes – de Brazza…

Message n° 1 : Le rétablissement de la paix en Centrafrique est de la responsabilité des puissances extérieures qui détiennent, seuls, le pouvoir d’initiative et d’organisation de la pacification…

En témoigne le fait que cette réunion, qui a tout du dialogue national ou du dialogue inclusif que nombre d’Etats africains ont organisé en leurs seins ces deux dernières décennies dans le cadre des processus de transition politique vers la démocratie, cette réunion, disais-je, se déroule à l’étranger, à Brazzaville. Mieux encore, ce sont les chefs d’Etat étrangers, ceux de la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale, qui en ont décidé ainsi le 27 juin dernier en marge du Sommet de Malabo de l’Union africaine. Le site de la Présidence de la Guinée équatoriale, pays d’accueil de cette réunion, décrit ainsi la réunion qui eut lieu alors : « Plusieurs personnalités ont assisté à cette session, qui a eu lieu en présence de la présidente intérimaire de ce pays, Catherine Samba-Panza, comme le président du Tchad, Idriss Deby Itno ; celui de la République islamique de la Mauritanie, Mohamed Ould Abdel Aziz ; de la République du Gabon, Ali Bongo Ondimba ; de la République du Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso ; de même que le président de la République de Guinée équatoriale, Obiang Nguema Mbasogo ». Qu’en des mots feutrés on peut décrire l’inacceptable ! A cette réunion il y avait une observatrice – la Présidente de la RCA – et des décideurs – tous les autres -. Depuis, on sait par la presse que l’observatrice a eu à peine le droit à un discours, et qu’elle a été priée de quitter la salle de réunion lors de la concertation !

Bel exemple de mépris des institutions centrafricaines. Bel exemple aussi des velléités impérialistes de tous ces petits chefs pour qui la faiblesse actuelle de la Centrafrique est une occasion pour se gonfler d’importance et de puissance. A méditer par toute cette intelligentsia africaine fervente défenseure d’un panafricanisme qu’elle veut croire étranger aux phénomènes de domination. Non, le panafricanisme n’est pas seulement une fraternité. Et l’impérialisme est aussi un mal africain, pratiqué comme il en va de tous les maux importés sur le continent : avec une démesure non dénuée de bêtise.

Message n° 2 : La question du désarmement n’intéresse pas les forces militaires internationales en Centrafrique : MISCA (Union africaine), Sangaris (France) et Union européenne.

Comment interpréter autrement le fait que ces acteurs centraux de la solution en Centrafrique soient absents à Brazzaville. Et surtout, comment ne pas s’étonner que ce qu’on avait cru relever d’un mandat non négociable de ces troupes étrangères soit mis maintenant à la discussion et sur la table de la négociation ? Le Premier Ministre français n’affirmait-il pas, lors du débat à l’Assemblée nationale française sur la prorogation de la mission Sangaris, que les missions prioritaires de la force française comme des forces internationales étaient de « désarmer les milices », et de « former de nouvelles forces de sécurité centrafricaines » ? Il serait temps de se demander pourquoi ces objectifs ne sont pas encore atteints ; se demander aussi comment on en est encore là, à des combats quotidiens entre milices à travers le pays, à des attaques armées répétitives dans les villages, à des meurtres et à des pillages quotidiens sur toute l’étendue du territoire, en ce compris la capitale même, Bangui ; à la libre circulation des milices et autres bandes armées, au vu et au su de tous, y compris des forces militaires internationales, etc. Au delà du constat d’échec, il serait temps que soit reconnue cette évidence : celle du gouffre qui s’est créé entre le mandat des forces de la paix et la politique des états majors sur le terrain. Et on ne saurait nous rétorquer que cette question là n’intéresse pas la paix en Centrafrique, et donc nullement la Conférence de Brazzaville. Les dépositaires du mandat doivent en répondre.

Message n° 3 : Le désarmement et la paix dépendent du bon vouloir des acteurs et doivent être négociés avec ceux qui contrôlent militairement le territoire centrafricain.

Cela est traduit ainsi par le document final de la concertation de Malabo : les chefs d’Etat « ont exprimé le vœu de voir l’ensemble des acteurs de la crise faire partie de la solution et contribuer à la réussite de la transition, et ce, sans préjudice de la présentation de leur candidature aux prochaines échéances électorales ». La langue diplomatique cache mal, là aussi, l’inacceptable : les groupes armés illégaux se voient décerner une légitimité qui est au moins l’égale de celle de l’Etat centrafricain. Ses chefs sont hissés au même rang que les représentants de l’Etat. Ils vont, peu importe les crimes qu’ils ont perpétré, s’asseoir à la table des négociations, avec le pouvoir de dire non, de reprendre les armes, et de poursuivre leur œuvre funeste. Mieux encore, pour ces derniers en tout cas, le schéma de la Conférence de Brazzaville laisse clairement entendre que le pouvoir en Centrafrique est et doit être aux milices armées. Car, qui peut croire un instant qu’un Etat qui est désarmé, n’a plus ni armée ni forces de sécurité dignes de ce nom, peut peser dans les négociations qui viennent ? Le dernier mot est donc à celui qui est en arme. La Kalachnikov, en plus d’être devenu le meilleur investissement économique en centrafrique (qu’est ce que 500 euros (prix de l’arme) quand on est assuré de pouvoir piller à l’envie et contrôler une mine entière de d’or ou de diamants, et le tout impunément ?), fait figure dorénavant de seule garantie d’avenir politique. Le tableau devient ainsi de plus en plus clair : il comporte au premier plan des chefs brigands en bandes armées, auxquels des chefs d’Etat africains et d’ailleurs ont décidé de remettre le pouvoir en Centrafrique sans le dire ; mais on peut aussi entrevoir, en fond de décor un peuple en sang et en deuil, pris en otage des inavouables soifs d’intérêt et de fortune des uns et des autres.

Cela ne saurait durer !

La prochaine Conférence de Brazzaville ? Un miroir aux mensonges et aux duplicités, un congrès des rapaces, une danse macabre à la manière d’un film qui s’écrit quotidiennement en sang au cœur de l’Afrique : « Regardez : je danse sur vos tombes ! ».

Peut-être est-il encore possible de faire en sorte qu’il en soit autrement…

Jean-François Akandji-Kombé

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