Centrafrique. La prochaine conférence de Brazzaville, autrement [suite]

« FAIRE EN SORTE QU’IL EN SOIT AUTREMENT… »

Centrafrique-FemmesDePaix« La prochaine Conférence de Brazzaville ? Un miroir aux mensonges et aux duplicités, un congrès des rapaces, une danse macabre à la manière d’un film qui s’écrit quotidiennement en sang au cœur de l’Afrique : « Regardez : je danse sur vos tombes ! ».

Ainsi s’achevait mon dernier billet sur la Conférence inter-centrafricaine – appelée aussi « forum » – convoquée à Brazzaville à partir du 21 juillet prochain.

J’ajoutais alors :

« Peut-être est-il encore possible de faire en sorte qu’il en soit autrement… ».

C’est à ce dernier vœu que j’ai décidé de m’attacher à présent. Parce que je crois profondément qu’il est toujours possible de faire autrement. La dynamique objectivement négative sur laquelle j’ai jugé utile d’attirer l’attention dans ce précédent billet n’est pas une fatalité. Elle peut être inversée, et le malheur conjuré.

NE PAS ALLER À BRAZZAVILLE ?

Une manière de le faire serait de ne pas aller à Brazzaville. Je crois cependant que cette solution n’est ni appropriée, ni réaliste. Je le dis en ayant à l’esprit la division qui semble s’installer aujourd’hui parmi les organisations invitées à cette conférence, entre celles qui entendent boycotter cette réunion, notamment pour les raisons que j’ai déjà évoquées, et celles qui annoncent d’ores et déjà leur participation, mettant en avant d’autres raisons desquelles n’est pas absente une certaine recherche de légitimité internationale. Dans ces conditions, ne pas se rendre à Brazzaville, c’est courir le risque de ne plus avoir voix au chapitre pour la suite ou, à tout le moins, de se voir marginaliser. Or, les idées et propositions dont sont porteuses les organisations favorables au boycott ne sont pas moins légitimes que les autres. J’inclinerai même à penser, parce que ces organisations seraient les seules à se présenter aux négociations sans armes au poing, qu’elles sont plus représentatives d’un désir profond des centrafricains à recouvrer la paix, la sécurité et la prospérité.

Voir par exemple la position :

SE RENDRE À BRAZZAVILLE ET FIXER LES CONDITIONS DU DIALOGUE INCLUSIF

Se rendre à Brazzaville, et faire de cette Conférence une occasion utile, suppose cependant qu’il y ait accord minimal sur ce qui peut y être discuté et sur ce qui n’a pas à l’être.

La première question qui me paraît devoir être tranchée est celle des organisations habilitées à parler de l’avenir de la Centrafrique. Elle m’apparaît si cruciale dans le contexte centrafricain que le lecteur voudra bien me pardonner de lui réserver toute la place du présent billet.

Pas de dialogue avec les organisations politico-militaires

Pour résoudre ce problème, il me semble qu’il est au moins un principe sur lequel une majorité pourrait se dégager. Ce principe est qu’il ne saurait y avoir de négociation sous la menace des armes. De ce principe il résulte logiquement que toute organisation qui se définit en principe ou en pratique comme organisation militaire ou politico-militaire s’exclurait par ce fait même.

Je sais bien, ce disant, que la tendance politique générale en Afrique n’est pas celle-là ; et que, dans le cas de la Centrafrique, mais aussi du Mali, la diplomatie française, l’Union européenne, l’ONU et même l’Union africaine sont les premières à poser comme condition sine qua non la négociation avec les représentants des rebelles et des milices armées.

Mais il importe de se souvenir que ce que la France et les autres Etats occidentaux, notamment européens, exigent ainsi des autorités centrafricaines, ils l’ont toujours jugé inacceptable lorsqu’il s’agissait d’eux-mêmes. Que l’on se souvienne du sort fait aux indépendantistes armés en Nouvelle Calédonie et en Corse, à l’organisation armée des indépendantistes basques tant en France qu’en Espagne, et avant eux à l’IRA, armée révolutionnaire irlandaise. Ces organisations, qualifiées de terroristes, ont en commun de s’être vues opposer l’intransigeance d’Etat et une lutte armée sans merci jusqu’à éradication, en tout cas en ce qui concerne les indépendantistes Kanaks (exterminés dans la Grotte d’Ouvéa) et l’IRA.

Or, quelle différence y a-t-il entre ces organisations là et les groupes dits politico-militaires centrafricains ? Aucune, je le prétends. Des deux côtés, on conteste un gouvernement central que l’on qualifie d’oppresseur ; des deux côtés on prétend lutter pour l’émancipation d’un peuple, et donc pour le démembrement d’un pays par la création d’un Etat séparé.

Serait-ce alors que les valeurs au nom desquelles cette traque à mort des groupes armés au sein de l’Etat est menée, vaudraient pour l’Europe et pas pour l’Afrique ?

Certainement pas ! Et c’est là que le bât blesse. Les puissances extérieures qui prônent la négociation avec les groupes armés rebelles et avec les milices ne peuvent pas ignorer que l’indépendance de l’Afrique s’est faite sur le fondement du principe de l’intangibilité des frontières issues de la colonisation, et que ce principe est la pierre angulaire de la stabilité interne des Etats du continent. Ils n’ignorent pas davantage que ce principe a été érigé en principe général du droit international. Ils savent aussi que l’interdiction du recours (initial) à la force armée est une autre règle intransgressible du droit international qui n’a connu qu’une seule exception, celle des guerres de libération nationale, lesquelles, cependant, se concevaient exclusivement comme dirigées contre la domination des Etats coloniaux. Manière de dire qu’une fois la décolonisation, et donc l’indépendance, acquise, une lutte armée qui se réclamerait d’une prétendue libération nationale est illégitime, et illicite.

Si donc on y regarde bien, les exigences qui conduisent à la présence des groupes politico-militaires à Brazzaville, sont posées au mépris du droit lui même. Plus grave encore, elles ont pour effet, comme je l’ai déjà dit, de légitimer les groupes en question, les revendications qu’ils portent, ainsi que les actions qu’ils entreprennent pour obliger à satisfaire ces revendications.

Politiquement, pareille entreprise est plus que désastreuse. Elle accrédite l’idée qu’on a raison de prendre les armes ; qu’une fois qu’on l’a fait, on a un droit à négocier d’égal à égal avec les autorités de l’Etat et, partant, à imposer une certaine conception de l’avenir du pays. Le résultat, qu’on aperçoit tant au Mali qu’en Centrafrique, est une forme de normalisation de la violence dans les rapports politiques, mais c’est aussi la prolifération des groupes armés, les ambitieux n’ayant pas tardé à comprendre que se militariser est sans doute le chemin le plus court vers un partage du pouvoir, voire vers une captation du pouvoir.

Si on voulait installer durablement l’instabilité en terre centrafricaine, on ne s’y prendrait pas autrement.

Ces raisons juridico-politiques suffiraient à eux seuls à justifier que les groupes politico-militaires ne soient pas admis à la table des négociations sur l’avenir de la Centrafrique. Mais il y a à mes yeux plus important encore. Cette disqualification est exigée par la considération que l’on doit aux centrafricains. D’indicibles souffrances ont été infligées, des exactions ont été commises, des crimes de masse aussi, le tout précisément par ces groupes politico-militaires. Chaque famille centrafricaine a été touchée dans sa chair et dans ses biens. Ce serait un mépris de ces douleurs que de faire comme si rien ne s’était passé et de remettre le sort du pays entre les mains de ceux en lesquels les centrafricains voient leurs bourreaux. Dire cela n’est pas condamner a priori. C’est exiger que justice soit faite d’abord, que les responsabilités soient publiquement établies, au terme d’un procès que l’on souhaite équitable, pour que les âmes des morts reposent en paix et pour qu’enfin les deuils soient faits. Ceci n’exclut pas la réconciliation, mais doit en être le préalable, parce qu’il faut faire justice aux victimes, mais aussi parce qu’il faut prévenir, autant que faire se peut, toute répétition de cette histoire douloureuse.

Du reste, je pense que les groupes politico militaires s’honoreraient à déposer d’eux-mêmes les armes sans conditions pour ne plus infliger la mort et le désespoir à ce peuple que leurs chefs rêvent de pouvoir gouverner. Il en va de même, à mes yeux, des partis ou groupements politiques qui doivent clairement et expressément renoncer au recours à la force armée pour la résolution des problèmes politiques. Et, puisqu’on annonce qu’un cessez-le-feu sera signé à Brazzaville, que ce cessez-le-feu soit immédiat, et qu’il soit assorti d’un engagement de toutes les parties centrafricaines à ne plus recourir à la force et de combattre ceux qui entendraient le faire.

Mais, me direz-vous, si les organisations politico-militaires ne s’exécutent pas spontanément, que faire ? Ma réponse était déjà dans le billet précédent : que les forces internationales accomplissent rigoureusement leur mandat, à savoir désarmer, au besoin par la force, comme le Conseil de sécurité de l’ONU l’a commandé pour sauvegarder la paix et la sécurité internationales ; que, par ailleurs, la justice internationale fasse, voire accélère, son œuvre de poursuite des criminels.

Au total, s’il est un principe que la conférence de Brazzaville devrait faire émerger, c’est bien celui selon lequel il ne peut y avoir discussion, et donc dialogue inclusif, qu’entre organisations pacifiques centrafricaines : politiques, civiles et religieuses. Et encore de telles organisations ne pourraient-elles être admises à la table de dialogue qu’à la condition de ne soutenir aucune option armée pour la résolution des problèmes du pays.

 Le dialogue avec les organisations pacifiques, mais avec quelle exigence ?

Réserver le dialogue sur les enjeux centrafricains d’aujourd’hui et de demain aux organisations pacifiques serait un premier message d’avenir positif. Chaque centrafricain doit pouvoir contribuer à imaginer un avenir commun meilleur. Il doit pouvoir le faire, à ce stade, à travers des représentants, avant de le faire personnellement par son vote lorsque les solutions arrêtées seront mises au référendum.

La question ne peut alors être éludée : selon quel principe représentatif sera-t-il décidé des participants au dialogue ; autrement dit en vertu de quoi un tel sera érigé en représentant ? A mon avis cette question n’est pas dirimante. C’est une évidence que l’élection ne saurait être le critère de cette représentativité là ; et ceci d’abord en raison des circonstances qui conduisent à tenir les scrutins passés pour non significatifs et à prendre acte de ce qu’aucun scrutin ne peut raisonnablement être organisé aujourd’hui. Mais on pourrait aisément admettre que puissent jouer ce rôle et assumer cette responsabilité de représentation les acteurs majeurs de la société centrafricaine, les organisations qui en portent les intérêts, en reflètent la diversité, et en expriment les sensibilités.

On ne peut alors, de ce point de vue, qu’approuver le choix fait, pour la réunion de Brazzaville, d’inviter les organisations civiles et religieuses aux côtés des partis politiques.

S’agissant des partis politiques, on peut admettre aussi qu’ils sont tous, petits ou grands, légitimes à contribuer. Mais il est permis de souhaiter dans le même temps que ces partis soient tous guidés exclusivement par l’intérêt national.

Or une simple observation de la situation actuelle peut inspirer le doute. Prenons par exemple le fait que, pour la réunion de Brazzaville, il soit envisagé la participation de pas moins de 59 partis. Record absolu du nombre de « forces » politiques dans ce pays d’environ 4 millions d’habitants.

Ce chiffre est extravagant. Il montre que la tendance est à la surenchère, et que le facteur explicatif de cette surenchère n’est certainement pas le dialogue inclusif lui-même, mais plutôt les élections présidentielles prochaines.

On se trompe ainsi d’échéance, au risque de se tromper d’enjeu à Brazzaville. Les sujets qui sont mis sur la table rendent nécessaire le rassemblement. L’union sacrée pour sauver la Centrafrique, voilà l’exigence du moment. Elle commande de mettre en réserve les ambitions personnelles, les calculs partisans, ainsi que les tropismes ethniques. Si donc la réunion de Brazzaville doit se tenir, on aimerait que les représentants des centrafricains soient portés par la même ambition pour le pays et qu’ils parlent d’une voix qui ne soit pas trop discordante.

Mais alors, parler de quoi ? Les sujets ne manquent pas : la question sécuritaire, le cadre juridique et politique de la transition, la réforme constitutionnelle et l’organisation administrative de l’Etat, le rétablissement de l’armée et des forces de sécurité nationales, la préparation des élections, les dossiers économiques et financiers, la question minière, etc. Chacun de ces sujet appelle un consensus national.

Mais, je le crois, le lieu pour nouer ce consensus national n’est pas une ville étrangère, fût-elle amie.

Jean-François Akandji-Kombé

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