Centrafrique. Les tentations fédéralistes (2) [Figure n° 1 : le fédéralisme de dépassement]

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Etats-Unis d-AfriqueQu’est-ce que le fédéralisme de dépassement ?

Qu’est-ce donc que ce fédéralisme de dépassement ?

C’est l’idée que la solution pour la Centrafrique réside dans son association à d’autres groupements dans une entité étatique unique dont elle constituerait un élément fédéré. Ce nouvel Etat serait de dimension continental ou sous-continental.

De toutes les idées avancées sur l’avenir de la Centrafrique, celle-ci, que l’on doit à mon estimé collègue le Professeur Gaston Nguérékata-Mandata, est sans nul doute la plus sérieuse et la mieux argumentée. C’est aussi la seule qui soit assise sur une vision politique pour le pays et pour son environnement.

Dans une intervention récente, datée du 17 septembre 2014, le Professeur Nguérékata-Mandata présentait l’idée dans ces termes (Propos recueillis par O.M. Ouakpo, Directeur de La Fraternité).

« En dupliquant le système actuel, nous irons vers des situations analogues. La RCA est systémiquement défaillante. Elle vivra difficilement seule, comme elle le fait depuis 55 ans. Nous sommes un état qui n’a pas été pensé pour être autre chose qu’une partie d’un ensemble plus vaste. Boganda l’a dit et répété. Il faut reprendre le modèle là où il l’a laissé et finir le travail. Si nous repartons sur un cycle d’élections qui consiste à donner le pouvoir à un clan qui se l’approprie à des fins personnelles, alors nous aurons, jusqu’à notre anéantissement, des guerres et des massacres. Il est temps de changer de logiciel. Associons-nous, dans une fédération, à d’autres Etats, faisons de l’Afrique centrale le lion qu’elle aspire à être et qu’elle peut être si des chefs d’états et des hommes politiques visionnaires ont le courage d’aller de l’avant ».

Que penser d’un tel projet fédéraliste ?

L’option fédéraliste ainsi esquissée m’apparaît convaincante, mais pas dans tous ses éléments.

L’unité africaine comprise comme l’établissement des Etats-Unis d’Afrique est assurément désirable. Mieux encore, elle est la condition nécessaire de notre capacité collective à influer sur les affaires du monde, autant que de notre capacité à peser dans une économie qui se présente comme économie-monde. La construction d’une telle capacité n’est certes pas tout. Il reste encore à penser les conditions d’une gouvernance efficace pour tel éléphant étatique, et surtout celles du bien-être et du bien-vivre de ses citoyens, de tous ses citoyens. Mais enfin, on ne peut nier que l’entreprise soit nécessaire.

Dans une certaine mesure ce que j’écris là est banal. Mais je pense que de cette banalité là il y a lieu de se réjouir. Non seulement parce qu’avec cette idée on renoue, ainsi que le rappelle fort justement le Professeur Nguérékata-Mandanda, le fil qu’on s’est évertué à casser entre nous et les Pères des indépendances, à commencer par Barthélémy Boganda. Mais aussi parce avec elle on participe d’un mouvement actuel de pensée dont le cercle des participants ne cesse de s’élargir.

On ne peut d’onc qu’être d’accord sur l’objectif qui est d’unir le sort de la Centrafrique actuelle avec celui d’autres territoires dans un vaste ensemble.

Mais je reste cependant sceptique, pour ne pas dire en total désaccord, sur l’opportunité de le faire dans les conditions envisagées par le Professeur Nguérékata-Mandata.

Je pense en effet qu’il n’est pas sain que nous appelions les autres à unir leur sort au nôtre simplement parce que nous serions dans l’incapacité de nous gouverner nous mêmes et parce que nous postulons que les générations de femmes et hommes politiques centrafricains de demain reproduiront forcément les errements d’hier. Une fédéralisation qui se ferait dans ces conditions aurait tout d’une fuite en avant doublée d’une dilution des centrafricains et de leur territoire dans l’Etat qui aura été constitué. Parce qu’enfin, comment réclamer une égalité de statut dans la future fédération lorsque nous aurons placé nous mêmes les autres peuples dans la position dominante de sauveur ; et comment leur faire admettre que nous devons avoir les mêmes droits à participer au pouvoir au sein de cette fédération s’ils sont convaincus, et ce par nous mêmes d’ailleurs, de ce que nous aurions pour toujours une propension au suicide collectif ?

Bref, de la même manière que, dans le monde des entreprises, l’association du fort avec le faible s’appelle prise de contrôle ou fusion-absorption, pousser à la fédération entre les autres pays et la Centrafrique dans son état actuel serait accepter la disparition complète de notre identité quand les autres renforceraient la leur. Ce serait, pour tout dire, se faire hara-kiri.

Ma conviction, on l’aura compris, est qu’il faut aller au fédéralisme par choix et non par défaut ou par incapacité, que par ailleurs il ne peut y avoir égalité, dans l’Etat fédéral, entre les peuples constitutifs – et donc équilibre des droits et devoirs – que si la conscience d’avoir la même dignité est partagée par tous.

C’est dire que le préalable nécessaire pour inviter, à partir de la Centrafrique, à la création des Etats-Unis d’Afrique, ou plus modestement des Etats-Unis d’Afrique centrale, est que nous nous relevions d’abord, et que nous le fassions par nous mêmes.

Le débat immédiatement utile me paraît donc celui des voies de ce relèvement. Ce débat est déjà ouvert. Les uns et les autres nous y participons, ou essayons de le faire. Cela doit se poursuivre.

En attendant, j’en viens aux deux autres figures de la tentation fédéraliste, pour lesquels, je dois l’avouer d’emblée, j’ai beaucoup de mal à avoir quelque considération.

  • Figure n° 2 : le fédéralisme partitionniste.
  • Figure n° 3 : le fédéralisme des préfectures, fédéralisme rampant.

Jean-François Akandji-Kombé

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