Centrafrique. Les tentations fédéralistes (4) [Figure n° 3 : le fédéralisme des préfectures, fédéralisme rampant]

Préfectures

[Lire le début de la série :

Ce qu’on prétend que le « gouvernement des préfectures » est

Tout comme celle de « fédéralisme partitionniste », la qualification de « fédéralisme des préfectures », qui renvoie dans mon esprit au « gouvernement des préfectures » et à l’institution des « ministres résidents », apparaîtra à beaucoup comme une contradiction dans les termes. C’est que, pour le pouvoir central à Bangui, de François Bozizé (déjà en 2003) à Catherine Samba-Panza, le gouvernement dit des préfectures est un moyen de rétablir et, ensuite, de consolider le lien national, et donc l’unité du pays.

Le procédé est le suivant. Dans le gouvernement du pays, 16 ministres sont choisis pour représenter les 16 préfectures composant la Centrafrique. Chacun de ces ministres est certes titulaire d’un portefeuille national dans un domaine déterminé comme les autres. Mais il est chargé en plus de faire le lien avec « sa » Préfecture, dans laquelle il devrait « résider ». Porteur de la parole gouvernemental dans ce territoire, il est chargé en retour de faire « remonter » les aspirations et les doléances des populations qui s’y trouvent.

Là encore, le mieux pour saisir le sens de l’institution est de céder la parole à ses initiateurs. Verbatim :

« Le pays que Barthélémy BOGANDA nous a légué en héritage restera un et indivisible. Son Excellence Madame le Chef de l’Etat avait souhaité comme vous le savez, un aménagement du Gouvernement pour accélérer le rythme de la Transition. […] Conformément au souhait du Chef de l’Etat, un rééquilibrage régional sera opéré. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, chaque Préfecture sera représentée au Gouvernement et les Ministres seront à la fois des Ministres-Résidents pour faire remonter au Gouvernement, en étroite collaboration avec le Conseil National de Transition (CNT), les préoccupations des populations de l’arrière pays. C’est le peuple centrafricain dans sa diversité qui sera réuni au sein de ce Gouvernement. Il s’agira d’un Gouvernement pour tous les Centrafricains ». Discours de M. le Premier Ministre André Nzapayéké, 19 mai 2014. De la même personnalité, voir l’interview donnée à Jeune Afrique le 11 juin 2014.

A propos du gouvernement Kamoun : « Dans ce gouvernement, vous avez les 16 préfectures de la République centrafricaine qui sont représentées, vous avez les grandes tribus et vous avez chaque entité politique, en tout cas les plateformes qui sont représentées ». Interview de la Présidente de transition, Mme Catherine Samba-Panza, pour le journal Xinhua, 5 septembre 2014.

Ce qu’est vraiment le « gouvernement des préfectures »

Et voilà comment on balise le chemin, sans apparemment le vouloir, vers le fédéralisme, vers une forme plus pernicieuse encore de fédéralisme car porteuse d’une fragmentation à l’extrême du tissu national.

Une telle fragmentation me paraît inéluctable si on persiste dans la voie actuellement choisie. Inéluctable parce que tout dans le processus en cours tend à cristalliser, et même parfois à forger, des irrédentismes locaux, avec cette idée délétère qu’on ne doit être gouverné et qu’on ne peut être bien gouverné que par un des siens : de sa région, de sa tribu et, pourquoi pas, de son clan familial.

Quand je dis « tout porte vers », je veux dire que les effets d’une telle politique m’apparaissent quasiment mécaniques.

La pièce maîtresse en sera sans doute le ministre résident.

En effet, voilà un membre du gouvernement comme un autre. Comme les autres, il se voit confier un département ministériel particulier, le sport par exemple. Comme les autres encore, il est, au titre de ce Département, responsable d’une portion de la politique de l’Etat pour toute l’étendue du territoire : construction d’infrastructures, organisation des fédérations sportives, mesures et opérations de promotion des sports, par exemple à l’école, négociation de conventions internationales dans ce domaine avec les Etats étrangers et les fédérations sportives internationales, etc.

Mais voilà qu’au même ministre, natif d’Alindao pour prendre un exemple, est confiée la fonction de ministre résident de la Basse-koto. Que fera-t-il, et même que devrait-il faire, quand il rentre dans sa circonscription de résidence ? D’abord expliquer la politique gouvernementale, la politique de tout le gouvernement. Il abordera avec les uns la politique de sécurité intérieure, avec les autres les mesures prises ou à prendre pour doper le commerce du coton ou du café, avec d’autres encore la politique en matière d’enseignement primaire et secondaire, de fiscalité, etc. En cela il se comportera comme une synthèse du gouvernement dans sa circonscription, voire comme étant lui-même tout le gouvernement. Et la population, que croyez-vous qu’elle attendra de lui ? Bien sûr qu’il porte ses revendications à Bangui auprès de chaque ministre, voire qu’il fasse à la place du ministre ce qui convient à ses sœurs et frères de régions.

Imaginez donc que ce même ministre doive, pour relancer la pratique du basket-ball dans le Mbomou, se déplacer de Bangassou à Obo ou à Rafaï pour participer à une série d’activités autour de ce sport. Il sera bien dans son rôle national mais il sera aussi sur le territoire de résidence d’un autre ministre. Vous voyez d’ici le conflit ? Conflit de personnes bien sûr, mais aussi surtout conflit de légitimités ! Et à qui croyez-vous qu’ira l’allégeance naturelle des gens ? Au représentant de la nation ou au fils ou à la fille du « pays » (entendez la Préfecture) ?

Après quelques tiraillements de cette nature, on prendra l’habitude de laisser au résident la gestion des affaires nationales pour sa circonscription. On aura alors créé un roitelet local, sans contrôle national de surcroît. Et on aura aussi forgé dans la population une défiance à l’égard de tout ce qui peut provenir des autres régions, ainsi qu’une revendication de rester entre soi. De là à exiger la maîtrise de son propre territoire, sa Constitution, son gouvernement, bref son autonomie et ensuite son indépendance, il n’y a qu’un pas.

 ****

Vous l’aurez compris : le gouvernement des préfectures est à mes yeux, avec les errements sélékistes, ce qui peut se faire de pire dans un Etat dont on veut maintenir l’intégrité territoriale, dans un Etat que l’on veut uni par delà sa diversité humaine et territoriale, dans un Etat dont on souhaite que les dirigeants soient guidés par l’intérêt général.

Quand on songe que le moyen pour arriver à réaliser cette unité serait si simple : aller, quand on est Président(e) ou ministre, à la rencontre des centrafricains là où ils sont et là où ils vivent ; porter les politiques publiques sur toute l’étendue du territoire ; avoir, quand on est femme ou homme politique de ce pays, l’intérêt de tous chevillé au corps et à l’esprit.

Mais il faut se dire que tout n’est pas perdu…

Jean-François Akandji-Kombé

Istanbul bis

Récapitulatif sur les tentations fédéralistes

Sur la conférence et les accords de Brazzaville

Sur le constitutionnalisme centrafricain

Sur la Centrafrique et la « Communauté internationale »

Une réflexion sur “Centrafrique. Les tentations fédéralistes (4) [Figure n° 3 : le fédéralisme des préfectures, fédéralisme rampant]

  1. J’ai toujours admiré la rigueur intellectuelle de mon ami Akandji Kombe et j’ai eu l’occasion de le lui dire à des brefs moments de rencontres pendant le Forum National et même à l’aéroport Bangui-M’poko.
    Sur la question des Ministres-résidents, je voudrais apporter une petite clarification.
    La longue période de gestion patrimoniale de la « res publica » a fait que certains centrafricains, malgré leur nationalisme, se sont toujours sentis écartés de la gestion de l’État.
    J’ en veux pour preuve, les revendications premières de la Seleka et de ceux du septentrion qui, en cinquante années d’indépendance ne se sont jamais senti associés à l’aventure centrafricaine . Les mêmes revendications auraient aussi été celles de nos compatriotes de Djéma, d’Obo ou de Lidjombo au Sud. Tout a fonctionné (et fonctionne encore de nos jours) comme si la République Centrafricaine ne se résume qu’à la ville de Bangui.
    Dans le choix des membres du Gouvernement, tout devrait être fait au nom de la géopolitique et de la représentation nationale pour que chacune des 16 préfectures du pays se sente véritablement représentée au Gouvernement pour mieux se sentir concernée par l’affaire centrafricaine.
    Le choix des Ministres-résidents appartenant à chaque préfecture a le mérite de rapprocher les citoyens de chaque préfecture du Gouvernement par la seule présence du Ministre -résident dans la salle des Conseils des Ministres.
    En effet, c’est un atout supplémentaire aux canaux habituels de l’administration hiérarchisée allant du commis de l’État aux structures déconcentrées de la Préfecture avant de remonter au sommet de L’État avec des risques de déperdition ou de censure.
    L’avantage d’un ministre-résident natif est que le citoyen lambda vient lui parler sans tabous des questions de sa région.
    Une bonne harmonisation entre autorités administratives, élus nationaux et Ministres résidents permettraient une économie de temps dans la gestion des affaires locales.

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