CENTRAFRIQUE – Manoël Mageot, Lettre d’un déporté politique – 26 août 1980 (ca.memories)

Télécharger en version texte la Lettre de Manoel Mageot

AVANT PROPOS du Pr Jean-François AKANDJI-KOMBÉ. 

Il y a peu, j’écrivais que pour nous construire un avenir différent en République centrafricaine, il nous faut nous retourner sans concession sur notre passé. Sortir notre mémoire collective du silence de plomb où nous nous sommes efforcés, par pudeur souvent, par honte parfois, de la maintenir ; la soumettre à l’épreuve de vérité et au feu du soleil ; en extraire le souvenir du mal, le souvenir des maux, qui se nomment violence politique, barbaries sanglantes, prédation organisée, mais aussi lâcheté, jalousie, perfidie, abrutissement intellectuel ; tous ces maux qui ont tissé peu à peu le fil de notre malheur et de notre enfer d’aujourd’hui. Cette épreuve de vérité, qui passe notamment par la verbalisation, le « verbatim », nous nous la devons. Mais nous la devons plus encore à nos enfants, aux jeunes bâtisseurs de la République centrafricaine de demain.

Voilà pourquoi je trouve honorable et salutaire la décision prise par M. Mageot Manoël de nous livrer ce fragment d’histoire, qui est autant la sienne propre que la nôtre. Une histoire douloureuse, mais une histoire qui est tout autant édifiante, sur la brutalité dans l’espace public de notre pays, mais aussi sur l’esprit de résistance, qui n’a jamais abandonné le terrain.

Merci Manoël.

Paris-Bordeaux, le 12 mai 2016

Jean-François AKANDJI-KOMBÉ, Professeur à l’Ecole de Droit de la Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

jfakiblog@gmail.com 

AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR

Chers Compatriotes et chers amis,

Il y a 36 ans j’écrivais une correspondance privée à une haute personnalité de notre pays dans un contexte grave dépassant ma petite histoire politique.

Ma réflexion sur la situation actuelle du Centrafrique m’invite à rendre publique cette missive que j’adressais alors à monsieur Etienne Ngounio, grand homme d’Etat qui fut :

  • Membre du Conseil de la République Française,
  • Grand Conseiller de l’AEF,
  • Membre du Conseil du Territoire,
  • Sénateur français,
  • Maire de la Ville de Bangui,
  • Député centrafricain,
  • Vice président de l’Assemblée Nationale de RCA,,
  • Président du MESAN (Mouvement pour l’évolution sociale de l’Afrique noire).

Je vous livre, avec l’accord des fils de feu Ngounio Etienne, le contenu de cette lettre et remercie mon ami le Professeur Jean-François Akandji-Kombé pour son avant propos.

Manoël MAGEOT

LA LETTRE DE M. MAGEOT

Boda (Centrafrique), le 26 Août 1980

Respecté père NGounio Etienne,

Ancien compagnon de Barthélémy Boganda,

Ancien Député,

Ancien maire de Bangui,

Je me suis permis, veillez bien m’en pardonner, de m’adresser à vous plutôt qu’à toute autre personne, me référant à votre sagesse et à la personnalité que vous représentez dans le pays.

En raison de l’importance de l’affaire sur laquelle je voudrais vous entretenir, permettez moi d’abuser de votre précieux temps en sollicitant de vous la lecture intégrale de ce qui suit.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’au mois de mars 1980, plus précisément le 8, je fus arrêté, déporté à Boda et placé en résidence surveillée jusqu’à nouvel ordre par Arrêté du ministre de l’Intérieur. J’ai tout d’abord considéré cet acte comme arbitraire et méprisant mais, malgré tout, j’ai du me soumettre et garder le silence dans l’espoir que le temps calmerait les esprits.

Suis-je présumé coupable de délit politique ? On ne me l’a jamais signifié. Faudrait il croire que l’Arrêté d’assignation du ministre de l’Intérieur de la RCA en 1980 est l’équivalent de la « Lettre de cachet » de l’époque de Louis XV en France? Dans tous les cas, ce que je puis dire est que j’ai été constamment l’objet d’intrigue policière. Il est vrai que sous le règne du monarque déchu, j’ai milité comme tant d’autres au sein d’une organisation politique d’opposition, dont le but était le renversement du régime de Bokassa. Je ne vois pas, et en toute sincérité, ce que l’on peut me reprocher après l’échec de la table ronde.

Serait-ce de délit d’opinion? Je ne crois pas être le seul à avoir émis des critiques à l’endroit du nouveau régime. Si émettre une opinion contraire est un délit politique, je poserais alors la question de savoir ce que l’on entend par l’exercice de la démocratie.

Dans notre pays plusieurs Constitutions ont été adoptées ou imposées, peu importe, je ne peux donc me référer qu’à la toute première, celle du président Barthélémy Boganda adoptée le 9 février 1959, qui contenait ceci dans son préambule: « Chacun a le droit, dans le respect des lois et de l’honneur d’autrui, d’exprimer et de diffuser librement ses opinions par la parole, la plume ou l’image ». Son interprétation a été faite éloquemment par monsieur David Dacko, alors président du gouvernement, le 31 octobre 1960 à la tribune de l’Assemblée Nationale: « Défendez vos idées, disait il, faites valoir vos conceptions! Vous en avez le droit et dans cette République, poursuivit il, dont la Constitution proclame l’attachement du peuple aux Droits de l’Homme, jamais nul n’empêchera un citoyen, qu’il soit ministre ou député, qu’il soit ouvrier ou paysan, de s’exprimer librement ». Le 17 Novembre de la même année, dans cette même enceinte, vous aviez été le plus explicite alors que vous émettiez votre opinion à propos du projet de loi constitutionnelle : « La liberté fondamentale, affirmiez vous, celle qui est la clé de toutes les libertés, c’est la liberté politique ». A l’époque de la très belle démocratie, très peu de vos collègues vous avaient compris et avaient suivi votre exemple dans cette affaire. Votre conclusion était la suivante: « Je voterai le projet de la révision constitutionnelle si elle reconnait la volonté des populations ». Votre sens de la démocratie n’était donc pas utopique.

Ces références expliquent pourquoi c’est à vous que je m’adresse aujourd’hui.

En effet, après la disparition tragique du président Boganda et surtout au lendemain de notre indépendance, les groupes politiques se sont attelés avec promptitude à détourner la politique du MESAN, la rendant anti populaire. L’Etat s’est alors rapidement transformé en instrument de répression. Il lui fallait, comme l’ont reconnu certains députés, acquérir des « armes » pour se défendre (sic). Ces armes furent une série de projets de loi soutenus et approuvés grâce à l’action d’une majorité inconsciente et dépourvue de patriotisme. Furent ainsi approuvés successivement :

  • Réforme constitutionnelle (17 Novembre 1960) où la motion de censure fut écartée. A cette occasion, vous aviez dit: « C’est un crime que de livrer une Nation à un homme » ;
  • Projet de loi réprimant les actes de résistance et de désobéissance envers les autorités publiques (25 Novembre 1960) ;
  • Projet de loi portant répression des écrits subversifs (25 Novembre 1960) ;
  • Projet de loi permettant la dissolution des partis politiques, syndicats, associations ou organisations troublant l’ordre public (25 Novembre 1960) ;
  • Projet de loi frappant de mesures administratives les personnes dont les agissements sont dangereux pour la sécurité publique (25 Novembre 1960).
  • Projet de loi sur la répression des offenses aux diverses autorités (16 Décembre 1960).

Comme vous le constatez, moins de quatre mois seulement après le 13 Août 1960, date de l’indépendance de la RCA, nos gouvernants étaient nantis des « armes » les plus sophistiquées destinées à réprimer les populations. Et ce fut un mauvais départ pour le Centrafrique car il est un principe universel qui dit: « toutes répressions appellent résistance », ou comme vous l’avez si bien dit: « La dictature a toujours conduit le pays à la défaite, au malheur, à l’esclavage, au sang et à la honte ». Ceci était plus qu’un avertissement pour ne pas dire une prophétie. Les crises politiques et économiques devaient servir de prétexte en janvier 1966 à l’agression militaro-fasciste de la clique de Bokassa qui s’empara du pouvoir et utilisa les armes du précédent régime contre ceux-là mêmes qui se l’étaient confectionnées et malheureusement aussi contre le reste de la population, accentuant ainsi les malheurs du peuple centrafricain. Ce qui initialement devrait servir à frapper uniquement « les mauvaises personnes ou les mauvais partis », puisqu’utilisé par les « bons gouvernements », allait tomber dans les mains du bourreau des centrafricains. Car les gouvernements se succèdent certes mais ne se ressemblent pas tous, il y en a des bons et il y en a des mauvais.

Il aurait fallu alors que vos collègues fussent moins fascinés par les ennemis du peuple et plus attentifs à vos appels à la sagesse et à la réflexion.

Je reprendrai, permettez-le moi, votre intervention à propos du projet de loi frappant de sanctions administratives les personnes dont les agissements sont jugés dangereux pour la sécurité publique, ce qui me concerne directement puisque les sanctions administratives prévues étaient, entre autres, l’éloignement du lieu de résidence et l’assignation à résidence.

Premier à prendre la parole après l’exposé du rapporteur de la commission de l’intérieur ce 25 Novembre 1960 à la tribune de cette auguste assemblée, vous déclariez notamment:

« ..Mes chers collègues, l’heure est grave, car nous avons été mandatés par le peuple et nous sommes ici pour exprimer sa volonté. Nous devons crier à haute voix contre le gouvernement, lui dire ce que veut le peuple. Nous devons nous élever contre des mesures arbitraires et dictatoriales. Nous sommes les portes paroles de nos populations. Il s’agit ici d’un projet de loi frappant de mesures administratives les personnes dont les agissements sont dangereux pour la sécurité publique. Messieurs, c’est une mesure qui va à l’encontre de la démocratie. C’est l’instauration de la dictature et de la tyrannie. C’est le régime colonial tant critiqué, combattu et condamné par le fondateur du MESAN que nous connaissons tous. En votant ce projet de loi, nous votons pour notre condamnation, pour la condamnation de la jeunesse, pour la condamnation de nos populations car demain, nous ne pourrons plus parler, la jeunesse n’aura plus son mot à dire et nos populations ne pourront plus exprimer leur volonté. Nous serons désormais des déportés politiques, astreints à résidence…. ».

Vingt ans après cette brillante intervention, qui peut dire que vous n’aviez pas raison? Pourquoi cache-t-on à la jeunesse, aux populations ses véritables défenseurs? Qui peut aujourd’hui avoir intérêt à empêcher la diffusion de pareilles preuves? Sinon ceux qui à l’époque prônaient une politique réactionnaire et anti populaire. Heureusement la vérité est comme un bouchon de liège, dans l’eau elle triomphe toujours.

  • « …La jeunesse n’aura plus son mot à dire » aviez vous dit? Poussée à bout elle s’est révoltée (Janvier – Avril 1979)
  • « …Nos populations ne pourront plus exprimer leur volonté », aviez vous encore dit? Plus de quatorze années durant, elles n’ont plus été consultées sur le choix de leurs dirigeants (Assemblée dissoute).
  • Enfin vous aviez dit, affirmant avec force : « …Nous serons désormais des déportés politiques, astreints à résidence », et vous n’aviez pas moins raison, car de nos jours la pratique est encore monnaie courante. Vous en avez la preuve lors de vos déplacements en province.

Aujourd’hui le peuple vous demande des comptes, et vous aviez en prophète prévu cela : « …Peuple, si vous êtes aujourd’hui privé de tous vos droits, c’est que vos députés vous ont trahis au sein de cette assemblée ».

Lesquels députés ?

Tous ces projets de loi de répression présentés par le gouvernement au lendemain de notre indépendance furent mécaniquement approuvés par cette majorité à laquelle je faisais allusion plus haut. Etaient ils naïfs à ce point ou croyaient ils vraiment au caractère humain et inamovible des dirigeants politiques. On arguait – stabilité politique du gouvernement – respect des instructions du gouvernement – atteinte à l’ordre public, à la sécurité du territoire, à l’édification de la Nation – protection de la République etc… Mais en réalité, le pays devenait anti démocratique et confectionnait ses « armes » de répression, ne pouvant plus tolérer que soient dénoncées ses faiblesses et ses erreurs pourtant humaines.

A cet effet un député, membre de cette sinistre majorité, reconnaissait honnêtement le véritable objectif recherché. Il affirmait:

« …Une catégorie d’aigris, de mécontents qui critiquent les ministres, les députés et la politique intérieure du gouvernement. Ils adoptent même des attitudes révolutionnaires. Eh bien, confiait-il, c’est contre ces gens là, contre cette minorité d’aigris et ces agitateurs qu’il faut lutter et c’est pourquoi, insistait-il, il faut voter ces projets de loi ».

Par conséquent, il ne s’agissait plus de « Sécurité du territoire » ni de « l’Edification de la Nation » ou que sais-je encore, mais bel et bien de l’étouffement de toute opposition ou tout simplement de liquidation pure et simple de la contestation populaire, fût-elle minime.

Dans le cas du déporté que je suis, il aurait été souhaitable que la justice soit saisie tout de même 8 mois après ma première arrestation et qu’il soit établi enfin si j’ai d’une manière ou d’une autre porté atteinte à l’édification de la Nation ou que sais-je encore du même genre. Or il se trouve qu’aucun juge d’instruction à l’heure où j’écris ces lignes n’a reçu en étude un dossier me concernant. Or les raisons d’une assignation à résidence juridiquement sont : Lenteur de la procédure judiciaire et retard dans l’application des sanctions pénales. Donc s’il n’y a pas de poursuite ou même de procédure judiciaire en cours, s’il n’y a pas de sanctions pénales à appliquer, pour quelles raisons m’a-t-on assigné à résidence et déporté? Pourquoi m’a t’on privé de liberté, après m’avoir interdit d’exercer mon métier d’ingénieur et directeur à la Télévision Nationale.

Non seulement ma détention est illégale comme je l’ai expliqué plus haut, mais encore elle est inhumaine et contre tous les principes des droits de l’Homme et de la Démocratie pourtant solennellement proclamés dans l’acte constitutionnel du 21 Septembre 1979. Outre le principe même de l’assignation battu en brèche, il importe que des mesures soient prises afin d’assurer ma sécurité premièrement, deuxièmement mon alimentation et enfin ma santé. Je suis en fait à la portée d’éventuels criminels et même tout simplement de voleurs. A propos de mon alimentation, je voudrais signaler que j’ai été abandonné à Boda à moi-même, obligé de mendier pour vivre pendant 4 mois et finalement recevoir de l’Etat 200 francs CFA par jour. Mon salaire de fonctionnaire ayant été supprimé, malgré ces malheureux 200 francs, je continue à survivre de la pitié et surtout du courage de certaines personnes qui font fi des menaces des autorités publiques (Polices, gendarmerie et gardes républicaines) chargées de ma surveillance. Quant à ma santé, elle s’est progressivement détériorée. Alors que depuis l’âge de 5 ans je n’ai plus été hospitalisé, à Boda j’ai été contraint à l’être 2 fois, suite à une grave crise d’hépatite et bien que mon état nécessitât une évacuation sur Bangui, aucune suite n’a été donnée aux multiples requêtes du Sous-Préfet de Boda. A mon épouse qui intervenait auprès du ministre de l’intérieur pour une évacuation sanitaire, ce dernier opposa une fin de non recevoir. Même réponse suite à la demande du chef du centre médical de Boda.

Enfin, très cher père, vous avez sans nul doute compris que mon intervention s’inscrit dans le cadre de la lutte pour l’édification de notre beau pays, œuvre commencée par le regretté Barthélémy Boganda et ses compagnons de l’époque coloniale et dont vous même êtes resté le digne porte parole, car vous n’avez cessé de prêcher pour la paix et la justice. Je sais que vous œuvrez âprement pour une réconciliation nationale afin que le Centrafrique ne connaisse pas la malheureuse expérience du Tchad. Pour cela, il est important que toutes les filles et tous les fils de ce pays, dès maintenant cessent de se quereller et qu’ils considèrent la tâche immense à réaliser pour un avenir meilleur de nos populations. Nous devons être tolérants les uns vis à vis des autres. Le principe du parti unique n’est pas mauvais en soi à condition qu’à l’intérieur du parti unique il y ait de libres discussions et que l’opinion qui s’en dégage soit conforme à l’opinion de la masse, autrement dit que soit respecté le principe sacro saint du centralisme démocratique.

La tension dans le pays est certainement le reflet d’une situation politique qu’il ne faut pas négliger, il ne faut en aucune façon faire la sourde oreille aux revendications populaires. Les Centrafricains demandent sans cesse, et le chef de l’Etat en a la preuve, que la paix sociale s’instaure, que les dissensions partisanes fassent place à une véritable unité d’action, seule garantie du progrès et du bonheur du peuple. Aucun citoyen conscient et honnête ne peut rester indifférent à ces appels. Il suffirait que chacun surmonte courageusement ses complexes personnels et soit plus tolérant à l’égard de son prochain dans le souci de l’édification de la Nation.

En moins de vingt ans, la date du 20 Septembre est intervenue deux fois dans la vie de notre pays, devenant ainsi une date historique. En 1960, l’admission de la jeune République Centrafricaine aux Nations Unies. Ce 20 Septembre a consacré son entrée dans la vie internationale. Puis dix neuf ans après, jour pour jour, cette même date marquait la fin d’un régime tyrannique, sanglant et de démission nationale. Ce 20 Septembre 1979, c’était la fin du fascisme bokassien. Veillons à ce que cette date soit noble et revête une double raison de réjouissance pour tous les Centrafricains, même pour les détenus politiques au nom desquels je demande instamment votre intervention.

J’ose croire que vous êtes l’une des seules personnalités dans ce pays à être en mesure de tenter une négociation et d’obtenir ce que souhaitent intimement tous les Centrafricains de bon cœur.

Haute et filiale considération.

Manoël MAGEOT

Membre fondateur du FPO (Front Patriotique Oubanguien)

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