Centrafrique, ce que je crois : Il nous faut réinvestir notre territoire (Bangui n’est pas la République!)

Notre pays aujourd’hui

Le territoire de la République centrafricaine est, en ce milieu de l’année 2017, occupé à plus de 80% par les bandes, hordes et gangs armés, qui rackettent, esclavagisent, tuent, brûlent, violent, violentent, etc.

Face à cela, des voix se lèvent légitimement pour réclamer une reconquête de ce large pan de terre perdu. De cette reconquête on a une vision qui varie d’un centrafricain à l’autre. D’aucuns pensent qu’elle adviendra d’elle-même, parce que par la négociation on aura fait entendre raison aux porteurs d’armes, qu’on les aura convaincu par des arguments, en ce compris les arguments financiers, de déposer les armes et de se plier à nouveau, partout, à l’autorité de l’Etat. D’autres, et j’en suis, considèrent qu’il faut une action énergique et volontariste, au besoin armée, pour réduire les forces illégales et illégitimes, et même, parce que certaines de ces forces sont étrangères, pour les bouter hors du territoire.

Quoiqu’il en soit, cette reconquête là sera difficile, vu que la passivité des pouvoirs successifs et des forces internationales, pour ne pas dire plus, a favorisé un profond enracinement de ces forces de la mort dans nos territoires. Il y faudra probablement du temps, et certainement de la détermination ; de l’engagement et des sacrifices aussi. Nous devons, y compris individuellement, en être conscients. Nous devons nous y préparer.

Mais ce n’est pas de cette reconquête là que je veux parler ici. Pas de la reconquête par l’Etat centrafricain de l’intégralité et de l’intégrité de son territoire. Pas du rétablissement effectif d’une administration publique forte et agissante dans nos préfectures. Pas de l’implantation de services publics dans nos villes et dans nos brousses, à commencer par des services de santé et d’éducation dignes de ce nom.

Tout cela est plus qu’indispensable, impérieux même. Mais la réussite de cette entreprise là dépend, à mes yeux, de la réalisation d’un préalable qui renvoie à la responsabilité personnelle de chacun d’entre nous qui, peu ou prou, formons l’élite instruite de ce pays.

C’est cette responsabilité individuelle qui m’importe ici. C’est en rapport avec elle que je dis que nous avons à réinvestir notre territoire. Car je crois que, dans ces circonstances crépusculaires pour notre pays, cette responsabilité nous impose ce devoir. Le devoir de considérer que notre commune appartenance nationale se nourrit, doit se nourrir de nos enracinements territoriaux effectifs et des solidarités humaines qui vont avec. Au point que je puisse dire sans fanfaronnade mais sans honte : je suis centrafricain et enfant du village Akandji, dans la Basse-Kotto ; enfant de la Basse-Kotto et donc centrafricain ; centrafricain parce que enfant du village Akandji, dans la Basse-Kotto.

Réinvestir notre territoire ou l’impératif de renverser la vapeur

Mais pourquoi et comment donc le réinvestissement de notre territoire serait-il devenu un objectif en soi aujourd’hui ?

Hé bien parce que, avant même que les institutions de l’Etat ne le fassent, nous avons nous-mêmes, les uns comme les autres, délaissé ce que nous appelons « l’arrière-pays » et qui n’est autre que nos terres natales et nos régions originelles. Un délaissement qui, à la lumière des drames d’aujourd’hui, pourrait bien sonner comme une désertion.

Mais entendons-nous bien : je ne dis pas que cette désertion, si désertion il y a, aurait été délibérée, qu’elle aurait été voulue comme telle. Non. La vérité – notre réalité aussi – est qu’elle s’est plutôt enclenchée quasi-mécaniquement, nous plaçant au centre d’un mouvement qui a pu nous paraître animé par la force naturelle des choses, et allant dans le sens de l’histoire et de « l’évolution ».

L’engrenage. On nait dans un village de quelques cases. On y reçoit la première instruction sous une paillotte avec des troncs d’arbre pour banc d’école. Puis vient le moment d’aller plus loin. Vers le collège, le lycée, puis l’université. Géographiquement parlant, on quitte ainsi le village pour le chef lieu de sous-préfecture, pour le chef-lieu de préfecture, avant d’atterrir, forcément, dans la capitale, Bangui. Parce qu’il n’y a qu’une seule Université, comme on sait. Et comme cette université n’offre pas tous les cursus, et que bien des cursus y sont incomplets, nous voilà partis pour l’ailleurs, en pays étranger.

Sauf pour ceux dont la terre natale et la région originelle sont celles de la Ville-Capitale, le parcours que je décris là est celui de chacun d’entre nous. Pour certains, il est vécu aujourd’hui quand, pour d’autres, il s’est joué une ou deux générations plus tôt. Dans tous les cas, c’est ainsi que les choses se sont enchainées et s’enchaînent encore. Mécanique apparemment irrésistible. Mécanique considérée comme dynamique de l’excellence et de la réussite.

Et c’est précisément là que le bât blesse. Car cette excellence et cette réussite, on les conçoit généralement comme exigeant de nous que nous nous éloignions le plus possible de nos racines villageoises, associées au bouseux, au médiocre, au sauvage. Quand on a réussi, et donc qu’on est arrivé à Bangui, on ne retourne pas en « arrière », dans le conséquemment nommé « arrière-pays ». On y vient bien sûr de temps en temps saluer les parents, leur glisser quelques billets, présenter ses propres enfants. Mais on ne s’y installe pas, surtout pas, de quelque manière que ce soit. Et puis on y vient de moins en moins. Au fur et à mesure qu’on s’installe dans le statut de banguissois et, par conséquent, « d’évolué ». La vie file alors son train. On a des enfants. Qui seront encore plus banguissois que les parents, et ainsi de suite. On se souviendra d’où on vient. De plus en plus vaguement. A moins que la conscience des origines ne s’accentue plutôt de manière proportionnellement inverse à l’éloignement de la terre des racines, jusqu’à devenir nostalgie cuisante, lancinante et intraitable, mais aussi inutile.

Ainsi fonctionne en République centrafricaine la loi de la déconnection territoriale. Elle est une composante essentielle du phénomène de désertification de nos campagnes. Les énergies créatrices, par la force de ce mouvement, ont quitté nos territoires, voire se sentent obligées de converger vers la capitale et vers l’étranger, seuls pôles d’opportunités, pense-t-on, mais aussi seules incarnations de la réussite à nos yeux.

Nous avons là une clé de compréhension d’une bonne partie de notre histoire collective : du recul progressif de l’Etat (faute de candidats à une affectation dans les provinces) au réflexe (d’enfermement) banguissois de nos autorités, ainsi que de nos élites, en passant par la considération de nos provinces comme « arriérés » (voir la dénomination « d’arrière-pays ») et comme rebuts. Les pratiques politiques, du type des « ministres résidents », ne sont pas de nature à changer quoi que ce soit à cette désertion de nos territoires. Elles ne font qu’en souligner la réalité criante.

Il y a là aussi, dans ce phénomène, un des éléments majeurs qui, je le crois, ont fragilisé nos sociétés, nos villages, nos campagnes. Un élément qui, de mon point de vue, a facilité la prise de contrôle, ou plus exactement la domestication de ces territoires par des forces qui étaient assurées de n’y trouver aucune résistance sérieuse d’aucune sorte.

Nous devons réagir. Il appartient à nous tous et à chacun de réagir. Je considère pour ma part qu’une manière de le faire est de réinvestir notre territoire, sur la totalité de sa superficie.

Mais réinvestir notre territoire : qu’est-ce que cela signifie ?

D’emblée, certains penseront à l’action militaire. Appeler au réinvestissement de notre territoire serait, selon leur interprétation, appeler au soulèvement ou à l’insurrection armés pour la libération de notre territoire. Ainsi réagiront certainement, comme ils l’ont fait par le passé, nos pathologiques traqueurs de coups d’Etat fantasmés, mais aussi ceux qui cherchent désespérément à légitimer leur soif de retour au pouvoir. Je les laisse à leurs chimères et fantasmes. Mon propos n’est pas celui-là.

Ré-investir nos villages et nos campagnes, c’est en faire nos lieux de vie et d’activités, ne fut-ce que partiellement. Y avoir une terre, la valoriser, y avoir une maison, y résider ne serait-ce que de temps en temps, y implanter une activité créatrice de revenus et d’emplois, s’y impliquer dans la vie collective, à travers des associations et des activités culturelles, etc. Bref, être non pas seulement aux côtés de nos « communautés », mais être avec elles ; ne pas seulement venir de tel ou tel village ou de telle ou telle ville de « l’arrière-pays » mais en faire partie intégrante.

J’entends d’ici les préventions : esprit claniste, tribaliste, régionaliste, et que sais-je encore ?

Mais est-on sûr que ce reproche ne dérive pas précisément de cette forme de fuite de nos origines, de cette propension à ne pas les assumer et à nous réfugier dans un commode mais abstrait nationalisme ?

Réinvestir nos territoires, c’est assumer ce nous-mêmes, pour sortir par le haut de l’ornière que représente le tropisme banguissois.

Jean-François AKANDJI-KOMBÉ

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s